La maladie de Menière et son histoire.

Avant d’aborder cette passionnante histoire, il importe de préciser l’orthographe de l’éponyme.  Cet illustre otologiste est né à Angers le 28 prairial an VII, ce qui correspond au 16 juin 1799, fin de la période du Directoire. Les bouleversements révolutionnaires n’avaient pas épargné l’orthographe , même ceux des noms propres. Aussi peut-on comprendre que dans l’acte de naissance, on puisse lire trois orthographes différentes (Mêniere, Mesniere, Meniere)  pour le nom familial du jeune Prosper.  Mais tout au long de sa vie, l’auriste signa tant ses articles et livres que ses dédicaces du nom Menière. Son fils Emile, lui aussi otologiste, adopta  « Ménière ».     C’est probablement sous son influence que cette nouvelle orthographe est devenue courante depuis la disparition de son père. Etant donné que la célèbre maladie a été décrite par Prosper et non par Emile, contrairement à ce que signale un dictionnaire encyclopédique très connu(1),  il parait logique de conserver l’orthographe utilisée par son auteur.
La maladie de Menière est une affection de l'oreille interne. Il s'agit d'une entité clinique, à ce jour de cause inconnue, caractérisée par une triade symptomatique associant vertiges, surdité, acouphènes, et une évolution paroxystique des crises. Cette définition actuelle de la maladie de Menière, unanimement reconnue, correspond de très près aux principaux caractères de l'affection que Prosper Menière décrivait devant l'Académie de Médecine le 8 janvier 1861, sous le titre de :"Sur une forme de surdité grave dépendant d'une lésion de l'oreille interne".(2)
Le Bulletin de l'Académie Impériale de Médecine se limita à publier un extrait par l'auteur:

"L'auteur résume ce travail à un certain nombre de propositions :
1- Un appareil auditif jusque-là parfaitement sain, peut devenir tout à coup le siège de troubles fonctionnels consistant en bruits de nature variable, continus ou intermittents, et ces bruits s'accompagnent bientôt d'une diminution plus ou moins grande de l'audition.

2- Ces troubles fonctionnels, ayant leur siège dans l'appareil auditif interne,  peuvent donner lieu à des accidents réputés cérébraux, tels que vertiges, étourdissements, marche incertaine, tournoiement et chute, et de plus ils sont accompagnés de nausées, de vomissements et d'un état syncopal.

3- Ces accidents, qui ont la forme intermittente, ne tardent pas à être suivis de surdité de plus en plus grave, et souvent l'ouïe est subitement et complètement abolie.

4- Tout porte à croire que la lésion matérielle qui est cause de ces troubles fonctionnels réside dans les canaux demi-circulaires."

Alors, pourquoi s'attarder à évoquer cette histoire puisqu'en somme on ne constate guère de modifications entre cette célèbre lecture académique et les conceptions cliniques actuelles concernant la maladie de Menière, excepté la localisation mal située des lésions causales à l'intérieur du labyrinthe?
En fait, pendant près d'un siècle, la littérature médicale fait état d'une définition tout à fait différente de la maladie de Menière, du moins en France. La plupart des auteurs, jusqu'aux années 60, réservait le terme de maladie de Menière à un syndrome destructif avec crise vertigineuse unique paraissant liée à une hémorragie labyrinthique. S'il est difficile de connaître la cause exacte de cette dérive, il est possible d'en avoir une approche par une étude des écrits de Prosper Menière et de ses contemporains.
Rappelons d'abord le climat médical de l'époque. En ce début de deuxième moitié du XIXème siècle, les critères scientifiques reposaient sur les confrontations anatomo-cliniques. Les certitudes de l'époque ne pouvaient être bousculées qu'avec des preuves apportées par l'autopsie. Certaines conceptions paraissaient inébranlables, telles que le rôle de la congestion cérébrale dans l'épilepsie et dans les vertiges. Si on en croit le  Dictionnaire Universel des Sciences, des Lettres et des Arts  de Bouillet, paru en 1854 : "Le vertige est toujours un signe de congestion vers le cerveau. Le vertige simple se manifeste dans beaucoup de maladies. Le vertige ténébreux est un avant-coureur de l'apoplexie ou de l'épilepsie".

Lorsqu'il fit sa lecture académique en 1861, Menière s'intéressait à la pathologie de l'oreille depuis plus de 20 ans.  Reçu très jeune à l'agrégation de médecine en 1832, après avoir soutenu deux thèses dont l'une sur   l’épilepsie   rédigée en latin, passée en 1829, il professa successivement des cours d'hygiène, des cours de chirurgie et des cours d'obstétrique. En 1837, il présenta une thèse de Professeur d'Hygiène mais la chaire lui échappa.  Malgré de solides perspectives de réussite, il préféra profiter d'une opportunité lui permettant de diriger le service de l’Institut des Sourds Muets, à la suite du décès du célèbre auriste Itard. Prosper Menière put ainsi entreprendre une nouvelle carrière dans une spécialité qu'il ne connaissait pas. Pour s'initier à la pathologie des oreilles, il eut recours à deux éminents ouvrages concernant les maladies des oreilles. D’une part, il s’imprégna du  Traité des maladies de l’oreille et de l’audition  que son prédécesseur  J.-M.-G  Itard  avait fait paraître en 1821,  et d’autre part il traduisit, au cours de l'hiver 1838, le récent  Traité des Maladies de l'Oreille  de Kramer, édité en Allemagne deux ans plus tôt, et qui semblait alors le meilleur ouvrage concernant l'otologie. Ne connaissant pas l'allemand, Menière effectua ce travail à partir d'une traduction anglaise, réalisée peu de temps avant par Bennett. Il put ainsi comparer le Traité de Kramer à celui d'Itard : "J'ai établi une concordance exacte entre ce Traité nouveau et celui d'Itard ; j'ai cherché curieusement les dissidences et les points de contact qui existent entre ces deux ouvrages et j'ai vérifié le tout au lit du malade, afin de n'admettre que ce qui me paraissait être la vérité. Il en est résulté une connaissance approfondie de la matière et 9 années de pratique m'ont permis d'avoir une opinion sur cette partie de la pathologie".
Aussi, fit-il paraître en 1848 cette traduction(3), suivie pour chacun des trois grands chapitres concernant l'oreille externe, l'oreille moyenne et l'oreille interne, d'abondants commentaires. C'est surtout pour l'oreille interne que Menière montrait son total désaccord avec Kramer car, « pour cet auteur... il n'y a dans le labyrinthe qu'une seule maladie incontestable, c'est celle des expansions nerveuses qui remplissent les divisions de cette cavité ».
Pour Menière, la pathologie de l'oreille interne ne peut se limiter à la surdité nerveuse. « Il faut chercher à savoir ce qui se passe dans la texture de l'organe, apprécier les modifications matérielles survenant dans le labyrinthe, et rattacher autant que possible ces symptômes aux lésions organiques dont ils ne doivent être que la conséquence et l'expression ... Des recherches cadavériques, instituées dans ce but , m'ont déjà fourni bon nombre de résultats précieux. J'ai pu disséquer avec soin des temporaux d'individus frappés de surdité complète et j'ai constaté des altérations organiques dans les différentes parties du labyrinthe. »

Prosper Menière rapporta dans cette traduction du traité de Kramer la classique observation  qui l’avait marqué alors qu’il était à l’Hôtel-Dieu, très loin des préoccupation des maladies de l’oreille, au milieu des années 30, « d'une jeune fille frappée de surdité complète, absolue, dans le court espace de quelques heures. Voyageant sur une voiture découverte, elle s'est exposée la nuit à un froid très vif dans le temps de ses règles, et l'ouïe fut perdue sans que les oreilles aient été le siège de douleurs. La mort, qui survint promptement, me permit de disséquer avec soin les deux temporaux et j'ai trouvé dans tout le labyrinthe une sorte de lymphe plastique, rougeâtre qui paraissait le produit d'une exhalation de toutes les surfaces membraneuses tapissant l'oreille interne ».  L'auteur y ajoute une autre observation. « Dans un cas analogue, mais qui ne s’était terminé par la mort que beaucoup plus tard ( deux mois après la perte subite de l'ouïe), je trouvai cette même lymphe plastique d'un jaune clair, parsemé d'une multitude de petits points gris, opaques, et ressemblant assez bien à des granulations tuberculeuses commençantes.  Je pourrais multiplier les faits et j'ai été surpris de n'en rencontrer de semblables dans l'ouvrage de Monsieur Kramer, car ils ne sont pas rares. »

Pendant les années qui suivirent cette traduction richement annotée, Menière eut l’occasion d’examiner de nombreux patients atteints de “ surdité nerveuse ”. Certains avaient aussi été victimes de vertiges et furent amenés à consulter Menière devant la persistance de tintements et de surdité.  C’est ainsi que l’auriste fut confronté à cette symptomatologie vertigineuse réputée d’origine cérébrale. Il connaissait les travaux de Flourens qui avait rapporté devant l'Académie des Sciences, des expériences sur les canaux semi-circulaires chez les oiseaux et chez les mammifères respectivement en août et en octobre 1928. La fréquente association de vertiges et de surdité, la connaissance de ces travaux de Flourens, la conviction de l’origine labyrinthique de certaines  “surdités nerveuses ”, constituaient un ensemble  d’arguments pour inciter Menière à rapporter aussi au labyrinthe certains vertiges jusque là attribuées à une congestion cérébrale. Cette conception était toute nouvelle. Même Burggraeve(4), qui rapporta en 1841 son auto-observation comportant des manifestations vertigineuses au cours d’une otite purulente, en attribuait  l’origine au cervelet.
Aussi, c'est probablement autant pour donner son avis sur l'origine des surdités dites nerveuses que sur l'origine de certains vertiges que Menière fit sa communication. D'ailleurs, le titre officiel de sa lecture porte uniquement sur le surdité.
Est-ce le hasard du calendrier de l'Académie qui permit la lecture de Menière le 8 janvier  « Sur une forme de surdité grave dépendant d'une lésion de l'oreille interne », et 8 jours après, la lecture de Trousseau intitulée « De la congestion cérébrale apoplectiforme dans ses rapports avec l'épilepsie » ? Il est permis d'en douter quand on sait que les communications allaient dans la même direction du démantèlement de la congestion cérébrale, que Trousseau fit référence aux conclusions de la lecture que Prosper Menière avait faite la semaine précédente, et qu'il fût un ardent défenseur de l'auriste, notamment pour reconnaître la paternité de l'origine labyrinthique des vertiges. De même, Menière publia dans la Gazette Médicale du 21 septembre de la même année l'intégralité de sa lecture à l'Académie, mais en lui donnant un titre différent, se rapprochant de celui de la communication de Trousseau puisque l'intitulé devint « Mémoires sur des lésions de l'oreille interne donnant lieu à des symptômes de congestion cérébrale apoplectiforme ».
La lecture de Trousseau suscita d'âpres discussions, non seulement après la lecture, mais aussi lors des trois séances suivantes. Le ton s'éleva progressivement, prenant tour à tour une résonance philologique, sémantique et même philosophique. Bouillaud termina ainsi sa péroraison « On disait que la communication de Monsieur Trousseau n'apporterait rien de moins qu'une sorte d'émeute. A ce bruit, je me suis écrié :Catilina serait-il donc à nos portes ? »
Qu'advint-il de la communication de Menière ? Le Bulletin de l'Académie de Médecine ne fit pas état des discussions. Les archives de l’Académie de Médecine n’en conserve aucune trace. C'est dans la Gazette Médicale que fut publiée intégralement la Lecture, le 21 septembre, précédée par la publication de trois autres articles portant aussi sur les « Maladies de l'oreille interne offrant des symptômes de congestion cérébrale apoplectiforme », publiés respectivement les 9 février, 13 avril et 15 juin 1861 (6 à 9).

Si on ajoute aussi la publication dans ce journal de l'extrait paru dans le Bulletin de l'Académie, c'est donc à 5 reprises qu'on note dans la Gazette Médicale de 1861, des articles de Prosper Menière concernant la responsabilité du labyrinthe dans les surdités nerveuses et de certains vertiges. Quelques-unes des observations publiées proviennent d'autres médecins qui répondirent à l'appel lancé par Menière pour appuyer sa démonstration. En fait, les observations n'étaient pas toutes similaires. Si certaines correspondaient bien à des vertiges paroxystiques, d'autres paraissaient manifestement des syndromes déficitaires uniques. C’est seulement dans sa lecture académique que Menière apporta des arguments anatomiques pour soutenir l'origine labyrinthique, tant de certaines surdités dites nerveuses que de certains  vertiges. Il reprit la première des deux observations anatomiques rapportées dans sa traduction du livre de Kramer en 1848 en la modifiant puisqu'il précisait qu'à "la surdité s'associaient des vertiges continuels et que la mort survint au 5ème jour. .... j’enlevais les temporaux... et trouvai pour pour toute lésion les canaux demi-circulaires remplis d’une matière rouge, plastique, sorte d’exsudation sanguine... ". Ainsi apparaissaient dans cette nouvelle description de l’observation déjà parue en 1848, les notions de vertiges et d’exsudation sanguine, absentes dans le livre de 1848. Or, Menière avait quitté l’Hôtel-Dieu en 1838. C’est donc sur des constatations anatomiques faites un quart de siècle plus tôt, à une époque où il ne s’intéressait pas encore à l’oreille, que Menière appuyait sa démonstration anatomo-clinique de la corrélation vertiges-labyrinthe. Il est fort probable que ses constatations cliniques l’avaient depuis longtemps convaincu  mais il n’aurait jamais pu apporter à l’époque des arguments anatomiques pour la maladie  vertigineuse paroxystique qu’il décrivait. La célèbre observation, peut-être un simple souvenir, était la bienvenue à cette époque marquée par les démonstrations anatomo-cliniques.

Très rapidement,  la thèse de l'origine labyrinthique des vertiges s'imposa, grâce avant tout au soutien de Trousseau (10)dont une leçon clinique éditée en 1865 était intitulée vertigo a stomacho læso . Plus tard, Charcot (11) apporta son concours,  notamment dans une leçon faite en 1874, «du vertige de Ménière. Vertigo ab aure læsa ». Après avoir rapporté l’observation d’une patiente  atteinte d’otite chronique avec vertiges et qui avait aussi été suivie par P. Menière, ile célèbre neurologue ajoutait ce commentaire:  « c’est un très bel exemple de Maladie de Ménière, ou pour mieux dire, du vertige de Ménière car le syndrome auquel  se rapportent ces dénominations ne répond pas exclusivement à un seul état morbide, il peut se montrer dans des affections très diverses ».  Charcot n’était pas le seul auteur à étendre  la notion de « vertige de Menière » à la pathologie de l’oreille moyenne avec complication labyrinthique, alors que Prosper  Menière avait axé sa description clinique sur les vertiges frappant  « un appareil auditif jusque-là parfaitement sain ».  Mais comme le disait Charcot, on ne pouvait donner le nom de maladie de Menière à un symptôme.  Aussi peut-on comprendre que certains aient voulu restreindre « la maladie » à la célèbre observation anatomo-clinique, et même en insistant sur l’hémorragie labyrinthique. 

Pourtant, d’autres auteurs  de cette même époque avaient une conception différente. Il en fut ainsi de Simon Dupaly  à qui on doit la première description en France, en 1875, de la  maladie de Menière  dans un traité de médecine, en l’occurence le Traité de pathologie externe  de Follin et Dupaly qui étaient des chirurgiens des hôpitaux, agrégés de chirurgie.  A  la différence des leçons de Trousseau et de Charcot qui paraissaient surtout de véritables plaidoyers pour appuyer  les thèses de P. Menière sur l’origine  labyrinthique des vertiges et en attribuer la paternité  à Prosper Menière,  la description de Duplay de la maladie de Menière   dans le chapitre des maladies de l’oreille correspondait pour l’auteur à une véritable entité nosologique qu’il dénommait otite labyrinthique aiguë. « Sous le titre d’otite labyrinthique aiguë, je comprends un certain nombre d’états pathologiques de l’oreille interne dont la nature inflammatoire est loin d’être démontrée, du moins pour tous les cas, mais qui offrent entre eux de nombreuses analogies relativement aux symptômes qu’ils déterminent ». Aprés avoir rappelé la  lecture académique de Menière en 1861, Duplay poursuivait: «  Je décrirai d’abord cette forme d’otite labyrinthique qu’il serait peut-être préférable de désigner sous le nom de maladie de Menière... ».   L’auteur y distinguait une forme primitive, idiopathique, et une forme secondaire ou symptomatique.  La description clinique du vertige, d’une grande richesse séméiologique, s’accompagnait de réflexions fort pertinentes pour l’époque concernant notamment les rapports entre le sens des mouvements rotatoires et le côté lésé, l’association des vertiges et d’une iridocyclite dans la syphilis,  l’importance du rôle de la’augmentation de la pression intra-labyrinthique.

Politzer(13), dans son Traité des Maladies de l’oreille parue en France en 1884, classait la maladie de Menière dans un chapitre « hémorragies du labyrinthe »  et précisait qu'il fallait réserver le nom de Maladie de Menière a la forme apoplectiforme, c’est à dire celle en rapport avec l’hémorragie labyrinthique. L’influence de Politzer était très grande en France à l’époque, car, comme le soulignait en 1880 , Emile Ménière(14), le fils de Prosper, entré aussi à l’Institution des Sourds Muets au titre de chirurgien en chef de la chirurgie otologique et médecin adjoint: « nous n’avons pas  dans les Hôpitaux de Paris de service de Clinique des Maladies de l’oreille... L’otologie n’a pas de représentant autorisé ». Cette sentence est probablement injuste car des otologistes distingués exercaient alors, tel  M-E Gellé, « professeur particulier d’otologie », qui publia un Précis des maladies de l’oreille (14) en 1885. L’auteur  distinguait la Maladie de Menière, en rapport avec une « hémorrhagie », comportant une « surdité  plus complète et rapide » que celle du syndrome de Menière, « d’origine réflexe ou lié à une maladie de la caisse ».

Dans un mémoire paru en 1880 intitulé Quelques considérations sur la Maladie de Ménière  (15), correspondant à la publication qu’il venait de faire au deuxième congrés Otologique International à Milan, E. Ménière restait très dubitatif sur la nature des lésions labyrinthique, en particulier  pour les formes avec rémissions et atteinte peu sévère de l’audition. Comme d’aautres auteurs de l’époque, il distinguait la Maladie de Menière primitive et la Maladie de Menière secondaire ou symptomatique, d’une affection de l’oreille moyenne ou  d’origine traumatique.

Bien des points restaient controversés dans cette Maladie de Menière. Aussi A.C. Moll (16) fut-il désigné pour faire un rapport sur ce thème au 13ème congrés international de médecine de Paris. Au terme d’une très longue étude de la littérature, l’auteur apportait deux conclusions intéressantes:

« L’ensemble des symptômes de Menière peut être dû à une simple modification de pression intra-labyrinthique; la clinique assigne les causes les plus variables à ces altérations de pression...; aussi est-il impossible d’appliquer exclusivement le nom de maladie de Menière à l’hémorrhagie des canaux.. Pour  ne pas accroitre la confusion, il semble préférable d’abandonner l’expression de maladie de Menière.». L’auteur proposait de ne plus parler que de symptômes de Menière.

En 1908, deux auteurs lyonnais, M. Lannois et F. Chavanne(17) rédigeaient un très intéressant rapport pour la Société Française d’Oto-Rhino-Laryngologie sur les Formes cliniques du syndrome de Ménière . Les auteurs écrivaient: « Maladie de Ménière! On était loin pourtant de l’affection univoque de 1861. En vain, au congrés de Milan (1880), E. Ménière avait-il essayait de protester, demandant que l’on réservât le nom de Maladie de Ménière à l’entité isolée par son père; cette confusion de nomenclature subsistait encore en 1900...nous pensons que les termes maladie de Ménière et de vertige de Ménière doivent être définitivement abandonnés. ... Notre respect pour l’un de nos grands ancêtres retrouvera du reste assez vite son compte; on peut fort légitimement désigner sous le nom de syndrome de Ménière la triade symptomatique fondamentale et les symptômes accessoires qui constituent le fond commun du tableau clinique revêtu par les diverses formes du vertige auriculaire ».  On ne peut qu’être étonné des allusions à E. Menière concernant le congrés de Milan quand on connait son texte.

 Ce terme de syndrome de Menière a dés lors été utilisé en France, notamment par Lermoyez qui en a fait le plaidoyer dans son article(18) sur le « Vertige qui fait entendre » paru en 1919. Si cet auteur reconnaissait à Menière le mérite d’avoir rapproché vertiges et labyrinthe, il était loin d’approuver toutes ses interprétations. N’alla-t-il pas jusquà écrire « Cependant, Ménière quitta le terrain solide de l’observation, qui l’avait conduit vers une grande vérité,  pour se perdre dans les fondrières des théories. Déjà, il se préparait à annexer au labyrinthe l’épilepsie, la migraine... quand il mourut le 7 février 1862. La mort bienfaisante ne lui laissa pas le temps de jeter sur son œvre le voile des erreurs séniles. »

Pendant des décennies, les caractères cliniques si bien décrits par Menière à plusieurs reprises en 1861 furent oubliés, ce qui eut pour conséquence de dénommer "maladie de Menière" le syndrome cochléo-vestibulaire destructif supposé lié à une hémorragie labyrinthique, et attribuer les qualificatifs les plus divers à la véritable maladie de Menière, telle que vertige de Menière, syndrome menièriforme, vertige aural etc. Cette ambiguïté persista très longtemps, du moins en France. C’est ainsi qu’on la retrouve dans le Traité d’oto-neurologie de Collet  (119) paru en 1928. Il fallut attendre les années 50 pour voir apparaître en France un retours aux sources. Le « Traité des Maladies de l'Oreille et Otoneurologie » de Aubry et Pialoux(20), paru en 1957,  traduisait encore une hésitation dans la définition de la maladie de Menière. Les auteurs classaient la « maladie de Menière »  dans le syndrome destructif pour le distinguer du « vertige de Menière »  qui répondait au type irritatif. La maladie de Menière était donc encore caractérisée par une crise labyrinthique unique et violente et qui ne se reproduit plus.

Conclusion.
Dans sa lecture à l’Académie de Médecine en janvier 1861, Prosper Menière décrivait une pathologie cochléo-vestibulaire survenant sur une oreille apparemment saine, dont la symptomatologie s’apparentait beaucoup à l’entité connue actuellement sous le nom de Maladie de Menière.  Mais rapidement, il devint évident que cette symptomatologie s’observait aussi dans certaines affections de l’oreille moyenne avec complications labyrinthiques. Le vertige vestibulaire était donc manifestement un symptôme et ne correspondait pas à une entité nosologique. Le terme de maladie de Menière ne pouvait donc pas lui être appliqué. Pour honorer Menière, de nombreux termes furent proposés pour désigner ce vertige d’origine labyrinthique: symptôme de Menière, Syndrome de Menière, Vertige de Menière.... Afin d’attribuer quand même une entité nosologique à une maladie de Menière  certains auteurs, et non des moindres, choisirent de la réserver à l’observation anatomo-clinique. Si ce choix était précis, il avait l’inconvénient de se rapporter à une observation aussi célèbre que discutable et exceptionnelle. Il fallut près d’un siècle pour que le nom de maladie de Menière ne prête plus à équivoque et corresponde d’assez près à la description clinique proposée par Prosper Menière en 1861.

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1-  Larousse. Grand dictionnaire encyclopédique. Tome X .Paris: Librairie Larousse 1984: 6831

2- Menière P.  Sur une forme de surdité grave dépendant d’une lésion de l’oreille interne. Bulletin de l’Académie Impériale de Médecine- 31 janvier 1861;tome XXVI  : 241

3- Kramer G. Traité des maladies de l’oreille. Traduction en français par P. Menière. Paris: Germer Baillière,1848:VIII, 396-403

4- Burggraeve A. Des rapports de l’oreille interne et du cervelet . Gazette Médicale de Paris  1842:215

5- Trousseau A. De la congestion cérébrale dans ses rapports avec l’épilepsie- Bulletin de l’Académie Impériale de Médecine- 31 janvier 1861- tome XXVI :250-261,278-282, 285

6- Menière P. Maladies de l’oreille interne offrant les symptômes de la congestion cérébrale apoplectiforme. Gazette Médicale de Paris  1861, 9 février:88-89

7- Menière P. Nouveaux documents relatifs aux lésions de l’oreille interne caractérisées par  des symptômes de congestion cérébrale apoplectiforme. Gazette Médicale de Paris1861,13 avril:239-240

8- Menière P. Observations de maladies de l’oreille interne caractérisées par des  symptômes de  congestion cérébrale apoplectiforme. Gazette Médicale de Paris  1861,15 juin:379-380

9- Menière P. Mémoire sur des lésions de l’oreille interne donnant lieu à des  symptômes de  congestion cérébrale apoplectiforme. Gazette Médicale de Paris  1861,21 septembre:597-601

10- Trousseau A. Clinique Médicale de l’Hôtel-Dieu. 65ème leçon: vertigo a stomacho læso,Paris: J.B. Baillière ,1865: 1 -18.

11- Charcot J.M. Oeuvres complètes. Leçons sur les maladies du système nerveux recueillies et publiées pae Bourneville. Tome II. Dix septième leçon. Du vertige de  Ménière (vertigo ab aure læsa). Paris :Aux bureaux du Progrès Médical ,1886:339-357

12- Follin E., Duplay S. Traité élémentaire de pathologie externe. Paris: Masson, 1875, tome 4,172-181

13- Politzer A. Traité des maladies de l’oreille.  Traduction française. Paris :Doin , 1884: 648-656

14-Ménière E. Quelques considérations sur la Maladie de Ménière,Paris:Germer-Baillière,1880:21-46

15- Gellé M.E. Précis des maladies de l’oreille, Paris :J.-B. Baillière,1885: 556-561

16- Moll A.C.H. Causes et traitement de la Maladie de Ménière. Annales des Maladies de l’oreille et du larynx,1900;26:533-559

17- Lannois M., Chavanne F. Formes cliniques du syndrome de Ménière. Rapport à la Société Française d’O.R.L, Paris :Maloine ,1908:108 -109

18- Lermoyez M. Le vertige qui fait entendre . La Presse Médicale, 1919; 27:1-3

19- Collet F.-J.  Oto-Laryngologie avec applications à la neurologie. Paris :G. Doin, 1928:978

20- Aubry M., Pialoux P. Maladies de l’oreille interne et oto-neurologie. Paris:Masson,1957:322-327